Le luxe ne commence pas dans une vitrine, une suite d’hôtel ou un défilé. Il prend naissance plus loin, dans un champ de coton, un élevage ovin, une prairie, un pâturage de chèvres à cachemire ou une exploitation qui fournit du cuir. C’est au cœur de ces territoires que Kering veut faire évoluer sa chaîne de valeur avec son Regenerative Fund for Nature.
Le chiffre de 2,74 millions d’acres de terres attire logiquement l’attention. Il mérite toutefois d’être interprété avec méthode. Le rapport annuel 2024 du Fonds, publié le 7 août 2025, fait état d’environ 1,1 million d’hectares inscrits dans le portefeuille de projets, avec 105 000 personnes directement ou indirectement touchées. Il ne signifie donc pas que chaque hectare serait déjà entièrement restauré et régénéré de manière définitive.
Cette nuance ne réduit pas l’ambition du projet. Elle renforce au contraire sa crédibilité. La santé des sols, la biodiversité, la qualité de l’eau et la résilience des exploitations ne s’améliorent pas en quelques mois. Elles doivent être mesurées sur plusieurs saisons, comparées à une situation de départ et inscrites dans une logique de long terme.
Un fonds pensé pour transformer l’amont de la mode et du luxe
Créé le 27 janvier 2021 par Kering et Conservation International, puis rejoint par Inditex en 2023, le Fonds Régénératif pour la Nature est un mécanisme de financement collectif. Il soutient des agriculteurs, des éleveurs, des ONG et des porteurs de projets qui font évoluer les pratiques de production de matières premières essentielles à la mode.
Le Fonds se concentre sur quatre filières : le cuir, le coton, la laine et le cachemire. Ces matières sont au cœur de la création textile, de la maroquinerie, de la chaussure et de nombreux objets utilisés dans les univers du luxe, de l’hospitalité ou de la restauration haut de gamme.
L’agriculture régénératrice ne consiste pas uniquement à réduire les dommages environnementaux. Son ambition est de restaurer les fonctions naturelles d’un territoire, tout en consolidant l’activité économique des producteurs. Parmi les leviers utilisés figurent la couverture des sols, le pâturage tournant, l’agroforesterie, la diversification des cultures fourragères, la baisse des intrants de synthèse, la protection des habitats ou l’amélioration du bien-être animal.
Cette démarche complète les actions déjà menées par le groupe autour de l’innovation et de la durabilité, à l’image de Kering et son soutien aux innovations durables à Tokyo. Ici, la transformation ne se joue pas uniquement dans les laboratoires ou dans les matériaux de demain, mais dans les paysages où naissent les matières premières.
2,74 millions d’acres : un indicateur à lire avec précision
Le rapport du Fonds distingue volontairement plusieurs niveaux d’impact. À fin 2024, environ 844 821 hectares étaient associés à des impacts directs des investissements des partenaires. À cela s’ajoutaient 266 583 hectares d’impacts indirects. L’ensemble représente environ 1,1 million d’hectares, soit près de 2,74 millions d’acres.
Cette distinction est essentielle. Une parcelle intégrée dans un programme peut être en phase de conversion, de formation, de suivi ou de validation de ses résultats. La régénération ne se décrète pas au moment de la signature d’un financement. Elle suppose des pratiques réellement déployées, des producteurs accompagnés et des résultats mesurables dans le temps.
Le Fonds reconnaît d’ailleurs qu’il n’existe pas encore de définition universelle et unique de l’agriculture régénératrice. En 2024, son dispositif de suivi a donc été structuré autour de six dimensions : la santé des sols, la biodiversité, le climat, l’eau, les moyens de subsistance des communautés et le bien-être animal.
Cette prudence méthodologique répond à une attente croissante des clients, des investisseurs et des institutions. Dans le luxe, les engagements environnementaux doivent désormais être accompagnés de preuves. Les maisons ne peuvent plus se contenter d’un discours vert. Elles doivent expliquer l’origine des matières, les pratiques mises en place et les résultats réellement suivis.
C’est dans cette logique que s’inscrit aussi le passeport numérique de produit dans le luxe. La traçabilité devient progressivement une composante de la valeur perçue, au même titre que le savoir-faire, la rareté ou l’histoire d’une maison.
Des projets internationaux adaptés aux réalités locales
À fin 2024, le Fonds recensait 13 projets répartis dans huit pays : Afrique du Sud, Argentine, Espagne, France, Inde, Mongolie, Ouganda et Pakistan. L’objectif n’est pas de plaquer un modèle standardisé sur tous les territoires. Les pratiques doivent s’adapter aux climats, aux sols, aux filières et aux savoir-faire locaux.
Argentine : une autre approche de l’élevage et des paysages
En Argentine, plusieurs projets concernent les filières bovines et ovines. En Patagonie, le Fonds soutient notamment des démarches de gestion du bétail plus respectueuses de la faune sauvage sur plus de 300 000 hectares. L’objectif est de limiter les conflits entre élevage et biodiversité, tout en préservant l’activité économique des producteurs.
Dans la région du Gran Chaco, les programmes accompagnent également des systèmes sylvopastoraux. Cette approche combine arbres, fourrages et élevage bovin afin de restaurer les paysages dégradés, d’améliorer la résilience des exploitations et de diversifier les revenus.
Le rapport indique que 44 producteurs argentins bénéficiaient d’un différentiel de prix d’environ 15 % pour des fibres certifiées régénératrices et respectueuses de la faune, par rapport aux prix mondiaux standard. Ce point est déterminant : une transition écologique durable ne peut pas reposer uniquement sur la bonne volonté des agriculteurs. Elle doit aussi créer des débouchés et une rémunération plus solide.
France : le Quercy comme terrain d’expérimentation pour le cuir ovin
En France, le projet Epiterre se déroule dans le Quercy autour de la filière du cuir ovin. L’initiative vise à diversifier les cultures fourragères et à renforcer les bénéfices écologiques associés aux élevages.
Parmi les résultats mis en avant, les populations d’abeilles sauvages observées dans les parcelles semées de sainfoin sont presque deux fois plus élevées que dans les parcelles témoins. Ce résultat rappelle l’importance des services écologiques dans les filières de qualité : pollinisation, fertilité des sols, infiltration de l’eau, diversité des habitats et stabilité des paysages agricoles.
Pour les maisons de luxe, il ne s’agit donc pas seulement d’améliorer une image de marque. La régénération devient aussi un sujet de qualité matière et de sécurisation des approvisionnements.
Inde, Pakistan et Ouganda : accompagner les producteurs de coton
En Inde, le Fonds accompagne des producteurs de coton vers des pratiques biologiques et régénératrices. Les dispositifs peuvent inclure la formation, l’accompagnement à la certification, l’accès à des semences non OGM et la collecte de données pour mesurer les résultats.
Au Pakistan, les projets cherchent également à réduire le risque économique lié à la transition agricole. Passer d’un modèle conventionnel à des pratiques plus régénératrices peut demander du temps, des investissements et une période d’adaptation. Le soutien financier permet d’éviter que les producteurs assument seuls ce risque.
En Ouganda, un projet lancé en 2024 combine amélioration de la santé des sols, réduction des intrants de synthèse et restauration de corridors favorables à la faune. Le rapport annuel mentionne l’inscription de 2 119 producteurs de coton, dont 50 % de femmes, dans ce programme.
Mongolie, Afrique du Sud et Espagne : la régénération des pâturages
En Mongolie, le cachemire est une matière stratégique mais fragile, notamment en raison du risque de surpâturage. Le programme soutenu par le Fonds travaille avec plusieurs communautés afin d’améliorer la gestion des parcours, de préserver les écosystèmes et de renforcer les revenus des éleveurs.
Le rapport estime que 7 025 personnes ont bénéficié de pratiques régénératrices sur les pâturages mongols. L’enjeu est autant écologique qu’économique : il s’agit de ne pas faire dépendre les communautés d’une seule fibre, mais de créer des modèles plus résilients.
En Afrique du Sud, les actions concernent principalement la laine et l’accès des éleveurs aux marchés. En Espagne, le projet Iberian Grazing for Biodiversity travaille sur les pratiques de pâturage, le bien-être animal, la diminution des intrants chimiques et le développement de filières de cuir plus régénératives.
Des sites d’échantillonnage espagnols ont enregistré un doublement de la matière organique des sols par rapport au niveau de référence. Ce type d’indicateur est particulièrement intéressant, car un sol plus riche en matière organique améliore généralement la capacité de rétention de l’eau et la résilience face aux épisodes climatiques extrêmes.
Pourquoi le sujet concerne aussi l’hôtellerie et la restauration ?
Pour l’hôtellerie, la gastronomie et les acteurs du voyage, ces projets sont loin d’être secondaires. Le linge en coton d’un hôtel, le cuir d’un fauteuil de lobby, la laine d’un plaid, le cachemire d’un uniforme ou certains produits issus de terroirs agricoles font partie de l’expérience client.
Un établissement haut de gamme ne se distingue plus seulement par son architecture, son niveau de service ou sa carte. Il se distingue aussi par la cohérence de ses choix d’approvisionnement. Une chaîne de valeur responsable devient progressivement un élément de désirabilité.
Les clients les plus exigeants veulent comprendre ce qu’ils achètent, ce qu’ils portent, ce qu’ils consomment et ce que leur séjour soutient réellement. Ils attendent des marques qu’elles racontent une histoire crédible, connectée aux producteurs, aux matières et aux territoires.
Cette évolution rejoint les réflexions autour de la confiance comme matière première du luxe. La confiance ne se décrète pas. Elle se construit avec de la transparence, de la cohérence et des résultats visibles.
Dans la restauration, cette logique existe depuis longtemps. Un chef valorise un produit pour son terroir, sa saisonnalité, son producteur et son mode de culture. Le luxe peut appliquer le même raisonnement à ses matières premières : créer de la désirabilité, sans effacer les écosystèmes et les communautés qui rendent cette qualité possible.
Un objectif atteint, mais pas une ligne d’arrivée
Le 21 avril 2026, Kering a publié son Document d’enregistrement universel 2025. Le groupe y indique que 1 179 956 hectares de terres agricoles sont concernés par des pratiques régénératrices adoptées ou en cours d’adoption dans sa chaîne de valeur.
Ce chiffre dépasse l’objectif initial d’un million d’hectares. Il ne doit toutefois pas être confondu avec une validation définitive de tous les bénéfices environnementaux sur l’ensemble des parcelles. Il s’agit d’un indicateur de transition, qui mesure les terres pour lesquelles des producteurs sont accompagnés dans la conversion vers des pratiques régénératrices.
Le véritable enjeu sera désormais de démontrer, année après année, la persistance des résultats : des sols plus vivants, une meilleure gestion de l’eau, une biodiversité renforcée, des revenus plus stables pour les producteurs et des matières premières disponibles à une échelle compatible avec les exigences des maisons.
Kering ne propose pas une recette parfaite ou immédiatement duplicable dans toutes les régions du monde. Le groupe pose néanmoins une méthode intéressante : financer des projets de terrain, travailler avec des experts indépendants, intégrer les réalités économiques des producteurs et accepter la complexité de la mesure.
C’est peut-être là que se situe la véritable évolution du luxe durable. Il ne s’agit plus uniquement de réduire les impacts négatifs, mais de contribuer à restaurer les territoires dont dépendent les matières les plus désirables.
Sources officielles françaises
- Kering, Rapport annuel 2024 du Fonds Régénératif pour la Nature
- Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, Qu’est-ce que l’agroécologie ?
- Office français de la biodiversité, Promouvoir l’agroécologie