Kering muscle sa joaillerie en rachetant Raselli Franco Group : le pari industriel qui peut changer la donne
Joaillerie

Kering muscle sa joaillerie en rachetant Raselli Franco Group : le pari industriel qui peut changer la donne

Dans le luxe, les annonces les plus décisives ne sont pas toujours les plus clinquantes. Parfois, le vrai pouvoir se gagne loin des podiums, dans des ateliers où l’on ajuste un serti au dixième de millimètre, où l’on teste un alliage, où l’on recommence un prototype jusqu’à ce qu’il « tombe juste ». C’est exactement ce que raconte la décision de Kering : le groupe a signé un accord en vue d’acquérir Raselli Franco Group, l’un des plus grands manufacturiers indépendants de joaillerie de luxe en Europe.

L’opération commence par une première étape très concrète : une participation initiale de 20 % au premier trimestre 2026, pour 115 millions d’euros.

Derrière ces chiffres, il y a une intention claire : sécuriser des capacités de fabrication critiques, renforcer la maîtrise de la chaîne de valeur, et accélérer la croissance des Maisons de joaillerie du groupe : Boucheron, Pomellato, Dodo et Qeelin.

Cette acquisition s’inscrit dans une tendance de fond : la joaillerie, plus « résiliente » que la mode dans certains cycles, est devenue un territoire de conquête.

Pourquoi Kering accélère maintenant dans la joaillerie ?

La mode est un sprint permanent : saisons, défilés, buzz, désir, puis oubli. La joaillerie fonctionne autrement. Elle se vend aussi sur l’émotion, bien sûr, mais elle repose davantage sur des repères : la valeur perçue, le cadeau, la transmission, la durabilité d’un objet qu’on garde. Kering le dit sans détour dans son communiqué : ses Maisons de joaillerie bénéficient d’une dynamique forte et d’une récurrence significative de leurs revenus, source de résilience à long terme.

Le bijou est un segment qui peut amortir les chocs, lisser les variations, et consolider un portefeuille.

Une lecture « industrielle » du luxe : contrôler ce qui compte

Le luxe, aujourd’hui, n’est plus seulement une affaire d’image. C’est une affaire de capacité : être capable de produire au bon niveau de qualité, dans les bons délais, sans dégrader l’exigence. Pour la joaillerie, cette équation est particulièrement sensible : les compétences sont rares, les temps de fabrication peuvent être longs, et le moindre défaut se voit immédiatement.

En signant avec Raselli Franco Group, Kering fait un choix de structure : plutôt que de dépendre exclusivement d’un réseau d’ateliers externes, le groupe choisit de sécuriser une partie de ses volumes et de ses savoir-faire au sein d’un partenaire qu’il connaît déjà « depuis plusieurs décennies ».

Une acquisition qui parle aussi de stratégie de direction

L’annonce a été très commentée parce qu’elle marque un mouvement fort dans le contexte du groupe : Reuters présente ce deal comme la première acquisition annoncée sous la direction de Luca de Meo, avec une logique de diversification vers des catégories jugées moins cycliques que la mode.

Kering ne se contente pas d’ajouter un nom à son portefeuille. Il investit dans le « moteur » qui fera tourner sa joaillerie.

Raselli Franco Group : le savoir-faire de Valenza au service des grandes Maisons

Fondé en 1969, Raselli Franco Group est une entreprise familiale réputée pour son excellence dans la fabrication de pièces de joaillerie et de haute joaillerie. Le groupe est basé à Valenza, entre Milan et Turin : un territoire qui, dans l’imaginaire joaillier italien, compte autant que la Place Vendôme à Paris : c’est un district de production, de compétences, de réseaux, où le geste se transmet et se perfectionne.

L’entreprise dispose aussi d’une présence internationale (des bureaux à Paris et en Amérique du Nord, ainsi qu’en Asie), ce qui n’est pas anodin : cela lui permet de dialoguer avec des donneurs d’ordre mondiaux, et de comprendre les exigences très différentes d’un marché à l’autre.

Un « manufacturier » qui couvre toute la chaîne

Ce qui distingue Raselli, ce n’est pas seulement la fabrication. C’est la capacité à couvrir une chaîne complète : de l’approvisionnement en matières premières et pierres précieuses à la R&D, la conception, la création de composants, l’assemblage et le contrôle qualité.

Pour une Maison, c’est précieux : plus le nombre d’intermédiaires baisse, plus on gagne en cohérence, en confidentialité, et souvent en réactivité.

La force des techniques : moulage, usinage CNC, précision

Kering met l’accent sur une compétence spécifique de Raselli : la maîtrise du moulage et de l’usinage CNC (computer numerical control), qui permet de sculpter, graver et façonner les matériaux précieux avec une précision exceptionnelle.

Dans un univers où le détail fait la valeur, ces techniques servent à deux choses : la qualité finale, et la capacité à passer du prototype à une production fiable — sans perdre l’intention créative.

Ce que Kering achète vraiment : de la capacité, du temps, et de la maîtrise

Kering muscle sa joaillerie en rachetant Raselli Franco Group : le pari industriel qui peut changer la donne

Sécuriser la production dans un marché sous tension

La joaillerie de luxe a un problème « structurel » : tout le monde veut du très bon, très vite, avec des équipes limitées. Les ateliers qualifiés ne poussent pas sur les arbres, et former un sertisseur ou un polisseur prend du temps. En sécurisant une participation dans Raselli, Kering s’offre un accès privilégié à des capacités de production de haut niveau, ce que le groupe présente explicitement comme des capacités « essentielles » pour son activité joaillière.

Renforcer la chaîne de valeur : quand le luxe « ré-internalise »

Ces dernières années, beaucoup de groupes ont cherché à renforcer leur contrôle sur des maillons clés : composants, ateliers, logistique, matières. L’objectif n’est pas de tout posséder, mais de mieux contrôler ce qui est critique : la qualité, la disponibilité, la traçabilité, la capacité d’innovation.

Dans son communiqué, Kering explique que l’acquisition s’inscrit dans une stratégie visant à renforcer le contrôle sur la chaîne de valeur. Cela sonne technique, mais c’est très simple : quand un bijou est livré en retard ou ne passe pas le contrôle qualité, la marque paie deux fois en chiffre et en réputation.

Accélérer l’innovation, sans trahir l’artisanat

L’innovation, en joaillerie, n’est pas forcément une révolution visible. Parfois, c’est une nouvelle manière d’alléger une monture, d’améliorer le confort au porter, d’obtenir une surface plus lumineuse, ou de réduire la perte de matière lors de la fabrication. Avoir un partenaire capable de prototypage et de R&D intégrés permet de tester davantage, plus vite, et avec moins de friction.

Ce que cela change pour Boucheron, Pomellato, Dodo et Qeelin

Boucheron vit de l’excellence et de l’audace : pièces sculpturales, jeux de volumes, pierres, montures complexes. Plus l’ambition créative monte, plus l’atelier doit suivre. Un fabricant très outillé dans le prototypage et l’usinage de précision peut aider à sécuriser des développements, à améliorer la répétabilité, et à pousser des finitions toujours plus nettes.

Pomellato : la couleur, la matière, la constance

Pomellato, avec son langage très identifiable (couleurs, pierres, or travaillé), a un enjeu fort de constance : garder la même sensation au porter, la même densité, la même harmonie, même quand les volumes augmentent. Une chaîne de fabrication solide, capable de contrôler finement les étapes, devient un avantage. L’idée n’est pas de standardiser, mais de protéger la signature.

Dodo : l’agilité, le rythme, et le bijou “conversation”

Dodo s’adresse souvent à un public plus jeune, plus spontané, avec une logique de collection, de personnalisation, de petites pièces que l’on compose. Ici, l’enjeu est l’agilité : savoir produire, réassortir, s’adapter. Un partenaire industriel intégré peut aider à rendre le modèle plus fluide, sans sacrifier la qualité.

Qeelin : l’exigence technique au service d’un imaginaire culturel

Qeelin, marque très liée à l’Asie et à un imaginaire culturel spécifique, a besoin de précision et de finesse, notamment sur des pièces à forte identité. Renforcer la maîtrise industrielle aide à soutenir une expansion internationale, tout en conservant les codes et le niveau de finition attendu.

Une acquisition « par étapes » : pourquoi ce calendrier jusqu’en 2032 ?

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Une trajectoire qui sécurise l’intégration

Le deal n’est pas un rachat brutal. Kering parle d’une acquisition réalisée en plusieurs étapes, avec une trajectoire précise vers 100 % d’ici 2032. Ce type de montage dit souvent plusieurs choses à la fois :

  • on veut intégrer sans casser une culture d’entreprise ;
  • on veut laisser le temps aux équipes clés de rester engagées ;
  • on veut préserver la continuité de production, sans « choc » opérationnel ;
  • on veut avancer avec un calendrier compatible avec des autorisations et conditions de clôture.

Garder l’esprit « atelier », même dans un grand groupe

L’un des risques, quand un groupe rachète un manufacturier, c’est la perte d’âme : procédures, reporting, pression, standardisation. Or un atelier d’excellence repose souvent sur une alchimie fragile : des gestes, des habitudes, une fierté, un rythme. La montée progressive au capital peut être l’outil qui permet de préserver cette alchimie tout en injectant des moyens.

Andrea Raselli, CEO du groupe, insiste d’ailleurs sur la continuité : l’accord doit leur permettre de « continuer à servir » les Maisons avec lesquelles ils collaborent depuis longtemps, en partageant des valeurs d’excellence, d’innovation et d’agilité.

Les attentes du marché : traçabilité, durabilité, personnalisation

Kering souligne l’engagement de Raselli en faveur de la traçabilité et de standards élevés. Dans la joaillerie, ces sujets sont devenus incontournables : origines des matières, chaîne d’approvisionnement, transparence sur les pratiques. Plus la chaîne est maîtrisée, plus il est possible de documenter, de prouver, et de sécuriser.

La personnalisation : un luxe qui se vit au millimètre

Le bijou se personnalise de plus en plus : gravures, éditions limitées, variations de pierres, choix de tailles et de finitions. Cela crée une pression nouvelle sur les ateliers : ils doivent être capables de produire « sur-mesure » à une échelle raisonnable, sans dégrader la qualité. Des capacités de prototypage et de fabrication intégrées sont un atout naturel dans ce contexte.

La technologie, discrète mais structurante

On associe parfois la joaillerie à l’intemporel. Mais dans l’atelier, la technologie est bien là : modélisation, usinage, contrôle qualité, optimisation des pertes matière. L’usinage CNC, mis en avant par Kering, s’inscrit exactement dans cette logique : une technologie au service du geste, pas à sa place.

Les défis à surveiller : ce qui fera la réussite (ou non) de l’opération

Kering muscle sa joaillerie en rachetant Raselli Franco Group : le pari industriel qui peut changer la donne

Conserver les talents, et continuer à former

Le vrai capital de Raselli, ce ne sont pas les machines. Ce sont les personnes : prototypistes, sertisseurs, polisseurs, contrôleurs qualité. Si l’intégration fait fuir les talents, l’opération perd son sens. La réussite dépendra donc de la capacité à maintenir un environnement où l’exigence est haute, mais où l’on se sent respecté, écouté, valorisé.

Éviter l’effet goulot d’étranglement

Quand un groupe sécurise un atelier, la tentation est forte d’augmenter la charge. Or, en joaillerie, on ne  » pousse  » pas un atelier comme on pousse une usine. Il y a des limites physiques et humaines. L’enjeu sera de trouver le bon équilibre entre montée en puissance et maintien du niveau.

Réussir la promesse : « plus de capacité », sans dilution de qualité

Kering justifie l’opération par le renforcement de ses capacités et de son excellence artisanale. C’est un engagement implicite : si, à terme, la qualité perçue baisse ou si les pièces perdent leur finesse, le marché sanctionne immédiatement.

Ce que cette acquisition dit de la bataille du luxe en 2026

On peut lire cette acquisition comme un chapitre de plus d’une transformation : le luxe ne veut plus seulement créer des objets désirables, il veut maîtriser ce qui rend ces objets possibles : matières, savoir-faire, outillage, contrôle.

C’est aussi une manière d’être moins vulnérable : moins vulnérable aux ruptures de capacité, aux délais qui explosent, aux tensions géopolitiques qui perturbent les chaînes d’approvisionnement, ou simplement à la concurrence qui “réserve” les meilleurs ateliers.

Un signal envoyé au marché : Kering veut compter en joaillerie

Avec Boucheron et Pomellato, Kering a déjà des piliers forts. Mais la joaillerie est un jeu de patience : il faut investir, installer des icônes, construire des clientèles, développer des réseaux. Renforcer l’outil industriel, c’est dire : « on est là pour durer, pas pour teste ».

Et, au passage, le groupe rappelle que cette opération valorise Raselli autour de 575 millions d’euros, selon des analyses de presse : un chiffre qui illustre le niveau de compétition sur les actifs industriels premium.

Un achat de coulisses, mais un mouvement de premier plan

L’acquisition progressive de Raselli Franco Group n’a rien d’une annonce « glamour ». C’est précisément ce qui la rend intéressante. Elle est le signe d’un luxe qui se structure, qui se sécurise, qui investit dans l’ombre pour briller au grand jour.

En prenant 20 % dès 2026, puis en traçant une route vers 2032, Kering choisit la méthode : avancer sans brutalité, intégrer sans casser, et bâtir une base industrielle solide pour ses Maisons de joaillerie.

Si l’opération est menée avec finesse : le respect des talents, investissements ciblés, maintien de l’excellence , elle peut devenir un accélérateur silencieux : celui qui permet à Boucheron, Pomellato, Dodo et Qeelin de grandir plus vite, plus haut, et plus durablement, sans perdre ce qui fait la joaillerie : la précision, le temps, et cette part de magie qu’aucune machine ne remplace.