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Le parfum n’est plus un petit marché dans l’ombre de la cosmétique. Depuis quelques années, il s’impose comme l’un des territoires les plus dynamiques du luxe : plus accessible qu’un sac iconique, plus émotionnel qu’un soin, et capable de créer une fidélité presque immédiate. Dans ce contexte, l’annonce de l’entrée de L Catterton au capital de la maison de parfums de niche EX NIHILO n’a rien d’un simple mouvement financier. C’est un signal. Un marqueur de tendance. Et surtout, une confirmation : la parfumerie haut de gamme attire désormais les investisseurs avec la même intensité que la mode ou la maroquinerie.
L Catterton, fonds d’investissement connu pour ses participations dans des marques premium et luxe, et affilié à l’écosystème LVMH, n’a pas misé sur n’importe quel nom. EX NIHILO, fondée à Paris en 2013, a construit sa réputation sur une approche contemporaine du parfum : des compositions pointues, une identité visuelle minimaliste mais raffinée, et un discours très créatif, presque artistique, loin des codes publicitaires des grandes licences. En prenant une participation minoritaire, le fonds ne change pas de cap brutalement : il s’associe à une trajectoire déjà solide, avec l’ambition de l’accélérer.
Pourquoi cette opération fait parler ?

Sur le papier, il s’agit d’une participation minoritaire. Dans la réalité, ce type de mouvement en dit long sur la direction que prend le luxe. Les fonds et les groupes cherchent des marques capables de cocher plusieurs cases à la fois :
- une identité forte, différenciante ;
- une désirabilité internationale ;
- une marge élevée (le parfum est très performant sur ce point) ;
- un potentiel de distribution et d’expansion ;
- une histoire de marque crédible, qui ne sonne pas comme un storytelling artificiel.
EX NIHILO coche beaucoup de ces critères. Et L Catterton n’investit pas pour faire joli. Le fonds vise des marques capables de changer d’échelle, sans perdre leur aura. Toute la question est là : comment grandir sans se banaliser.
L Catterton : une stratégie qui se renforce dans la beauté

L Catterton s’est imposé comme l’un des acteurs majeurs du capital d’investissement dans le consumer premium, avec une vraie expertise sur les marques à potentiel mondial. Son intérêt pour la beauté et le parfum s’inscrit dans un mouvement plus large : la beauty Economy est devenue un pilier du luxe, car elle combine volume, récurrence et aspiration.
Contrairement à la mode, où l’achat peut être plus rare, le parfum et la beauté fonctionnent souvent avec une logique d’habitude : on revient, on rachète, on offre, on collectionne. Et pour les marques de niche, cette récurrence est renforcée par l’attachement émotionnel. Un parfum, ce n’est pas un simple produit. C’est une mémoire, une signature, parfois même une identité sociale.
En entrant chez EX NIHILO, L Catterton confirme son appétit pour des marques capables de combiner désir et performance. Le fonds n’achète pas le passé : il achète une promesse de croissance.
EX NIHILO : une maison parisienne au positionnement clair
EX NIHILO est née à Paris, ville qui reste un repère central dans l’imaginaire du parfum. La marque s’est positionnée dès le départ sur une idée forte : proposer une parfumerie contemporaine, élégante, sans nostalgie appuyée, et ancrée dans une certaine modernité culturelle.
Son nom « ex nihilo« , « à partir de rien » évoque la création, l’invention, la capacité à faire naître une œuvre à partir d’une matière première. C’est un nom qui raconte déjà une ambition : s’éloigner du parfum produit pour se rapprocher du parfum « création« .
Cette intention se retrouve dans la manière dont EX NIHILO présente ses fragrances : une esthétique épurée, un univers chic et minimal, et une attention portée à la composition. Là où certaines marques de niche jouent la carte de l’excentricité, EX NIHILO joue plutôt celle de la précision.
La niche, ce n’est plus une niche : un marché qui change de dimension
Il y a quinze ans, la parfumerie de niche restait un marché d’initiés. Aujourd’hui, elle est devenue un territoire de conquête. Les consommateurs se sont formés : ils connaissent les familles olfactives, ils comparent, ils lisent, ils testent. Beaucoup cherchent désormais autre chose que les grands best-sellers des parfumeries généralistes.
Ce qui attire dans la niche, c’est : l’impression de découvrir un objet plus rare ; une signature olfactive moins déjà sentie ; la sensation d’appartenir à une communauté de connaisseurs ; une proximité plus forte avec l’idée d’artisanat (même quand la marque est déjà très structurée).
La niche répond aussi à un besoin d’individualisation. À l’heure où les tendances circulent trop vite, porter un parfum plus confidentiel donne l’impression d’avoir une identité plus personnelle. C’est un luxe subtil : on ne montre pas, on suggère.
L’expérience : le nerf de la guerre
Une marque comme EX NIHILO ne vend pas uniquement des jus. Elle vend une expérience. Et c’est souvent ce qui fait la différence entre une maison qui dure et une maison qui buzz puis disparaît.
La personnalisation, par exemple, est devenue un argument fort dans le haut de gamme : ateliers, gravures, diagnostics olfactifs, éditions spéciales. Les consommateurs ne veulent plus seulement acheter, ils veulent vivre un moment. Dans le parfum, ce moment est très puissant : c’est un univers de sensations, de mémoire, de désir, presque intime.
EX NIHILO a compris cette logique assez tôt : proposer une relation plus immersive au parfum, en boutique ou via des dispositifs dédiés. Pour un investisseur comme L Catterton, c’est une donnée clé : une marque qui sait créer de l’expérience est une marque qui peut se développer sans perdre son âme.
Éthique et durabilité : une attente devenue structurante
Le luxe n’échappe plus aux questions d’éthique. Matières premières, sourcing, emballages, impact environnemental : le public est de plus en plus attentif. Et dans le parfum, la question est particulièrement sensible, parce que certaines matières sont rares, d’autres controversées, et que l’industrie utilise beaucoup de packaging.
Les marques de niche, souvent plus jeunes, peuvent être perçues comme plus en phase avec ces préoccupations. Elles ont la possibilité d’intégrer plus vite de nouveaux standards : transparence, meilleure traçabilité, effort sur les matériaux, discours plus responsable.
Attention : le public ne se contente plus de slogans. Il veut des preuves, des actions, des engagements cohérents. Pour EX NIHILO, comme pour d’autres, l’enjeu est d’avancer sur ces sujets sans tomber dans le greenwashing. Et pour un fonds, l’enjeu est aussi de sécuriser la croissance sur le long terme : les marques qui ignorent ces demandes risquent d’être fragilisées.
Ce que L Catterton peut apporter à EX NIHILO
Entrer au capital d’une marque, c’est rarement un investissement passif. Même en minoritaire, un acteur comme L Catterton arrive avec des leviers : stratégie, réseaux, expertise internationale, structuration, accélération.
Dans le cas d’EX NIHILO, on peut imaginer plusieurs axes de croissance logique :
Expansion internationale
Les marchés les plus évidents pour une maison de parfum premium sont souvent :
- les États-Unis (forte culture du parfum de niche, distribution sélective, clientèle premium)
- l’Asie (croissance du luxe, appétit pour les marques parisiennes, demande d’expérience)
- le Moyen-Orient (culture du parfum très ancrée, marché très qualitatif, attention aux signatures intenses)
L’enjeu, c’est d’être présent au bon endroit, sans banaliser la marque. La distribution est une arme à double tranchant : trop rare, on limite le volume ; trop large, on perd l’aura.
Renforcement du digital
Le parfum a longtemps été difficile à vendre en ligne, parce qu’il est sensoriel. Mais les habitudes ont changé : échantillons, discovery sets, contenus éducatifs, recommandations, storytelling. Les marques qui maîtrisent le digital peuvent gagner beaucoup : acquisition, fidélisation, et surtout connaissance client.
Un fonds peut aider à structurer ces canaux, optimiser l’expérience, et rendre le e-commerce plus rentable sans dégrader l’image.
Développement de gammes complémentaires
Certaines maisons élargissent leur univers : gestes parfumés, soins du corps, bougies, objets parfumés. Ce type d’extension peut renforcer la présence du parfum dans le quotidien… et augmenter le panier moyen.
Là encore, il faut le faire intelligemment : une extension réussie respecte l’identité. Une extension ratée donne l’impression d’un simple cash grab.
Collaborations et éditions limitées
Les collaborations avec des artistes, designers ou créateurs peuvent créer du désir, relancer l’attention, et construire une dimension culturelle. Dans la niche, les éditions limitées sont aussi un moyen de nourrir les collectionneurs.
Un investisseur peut aider à structurer ces projets tout en gardant la cohérence de marque.
L’innovation : l’ADN des marques qui durent
EX NIHILO évolue dans un marché où la concurrence est dense : de nouvelles maisons se lancent constamment, certaines très créatives, d’autres plus opportunistes. Pour rester désirable, une marque doit savoir innover sans perdre son socle.
L’innovation ne signifie pas forcément inventer des notes jamais senties. Elle peut aussi être :
- une manière différente d’associer des matières ;
- un équilibre plus moderne ;
- une façon d’écrire le parfum (plus transparent, plus intense, plus texturé) ;
- un angle culturel, artistique, voire architectural.
- Le parfum est un art invisible. L’innovation, c’est réussir à faire sentir quelque chose de nouveau à des clients déjà très exposés.
Pourquoi les fonds s’intéressent autant au parfum de niche ?
Au-delà du coup sur une marque, c’est toute une logique économique qui attire les investisseurs : marges élevées : le parfum, bien géré, peut être très rentable ; désirabilité mondiale : le langage olfactif traverse les frontières ; récurrence : un parfum se rachète, se collectionne, s’offre ; résilience : le luxe beauté résiste souvent mieux aux crises que d’autres segments, car il reste accessible par rapport à des pièces à plusieurs milliers d’euros.
Pour un fonds, une marque de niche bien positionnée est donc un actif précieux. Mais il y a une condition : conserver le prestige.
Le défi principal : grandir sans se banaliser
C’est le point le plus important. Beaucoup de marques de niche perdent leur aura quand elles passent à une échelle industrielle. Le public le sent. Les fans de la première heure peuvent se détourner. Et la marque se retrouve coincée : trop grande pour être confidentielle, pas assez installée pour être un classique.
La stratégie gagnante consiste souvent à : conserver une distribution sélective ; maintenir une exigence créative forte ; protéger l’identité visuelle et narrative ; éviter la surproduction et le marketing trop agressif.
L Catterton est censé savoir naviguer ce type d’équation. Le fonds a l’habitude d’accompagner des marques à forte identité. Reste à voir comment EX NIHILO va gérer cette nouvelle étape : tout dépendra des choix de croissance.
Un futur prometteur, si l’équilibre est respecté
L’entrée de L Catterton au capital d’EX NIHILO ressemble à une validation : la maison a prouvé qu’elle pouvait se distinguer, attirer une clientèle premium, et construire une image cohérente. Désormais, l’enjeu est de transformer cette réussite en expansion maîtrisée.
Pour les amateurs de parfums, ce type d’opération peut être une bonne nouvelle… si elle se traduit par :
- plus de points de contact (sans dilution) ;
- des expériences plus riches ;
- des innovations plus régulières ;
- une capacité à raconter encore mieux l’univers de la marque.
La parfumerie de niche est entrée dans une nouvelle ère : celle où elle n’est plus une alternative, mais un pilier du luxe contemporain. Et si les investisseurs s’y installent, c’est parce qu’ils ont compris une chose : dans un monde saturé, l’émotion reste la valeur la plus rare. Le parfum, lui, sait encore la provoquer.


